CULTURE

Le kulning, un chant ancestral féminin pour appeler les troupeaux

Aujourd’hui, j’aimerais partager avec vous une découverte étonnante, entre sons de la nature, chant et opéra. Quand j’écoute ce “kulning”, je repense à mes rêveries, celles qui m’ont amenées à aimer les pays du Grand Nord. Tout a commencé par une plongée dans mes vieux magazines (National Geographic Magazine), héritage d’un grand d’oncle revenu des Etats-Unis entre les 2 guerres. De là sont nées mes premières divagations vers de futurs périples nordiques. Malgré mon anglais très sommaire, je savourais avec beaucoup d’émerveillement les articles de découverte des terres scandinaves et nord-américaines. Premières photos en couleur de fjords surplombés de falaises géantes, grands espaces peuplés par des hommes et femmes dont les portraits étaient de précieux témoignages, pêcheurs de baleines, explorateurs, éleveurs lapons ou juste fermiers, tous me transportaient dans mon imaginaire. Je découvrais ce rapport si violent avec la nature des sacrifices des baleines sur les îles féroé jusqu’aux mélodies douces des bergères très répandues en Suède, le Kulning ou en Norvège, le kaukning.

Ce chant mystérieux a été utilisé pendant des siècles par les éleveuses scandinaves pour qu’elles rassemblent leurs troupeaux les soirs d’été. Le kulning est une mélodie si aiguë qu’elle porte jusqu’à 5 km et peut atteindre les 125 décibels. Les animaux très réceptifs comprennent qu’on s’adresse à eux comme à un chien que l’on peut appeler. Ils reconnaissent la voix de leur maître, les troupeaux sont attachés à cette voix, cette mélodie qui se répète tous les jours et ils obéissent à ce kulning là et pas un autre. Mais bien plus, les bêtes font partie intégrante de la famille et on leur parle simplement.

Photos : © V. Thiebaut – Jonna Jinton – Myrkur – Lansmuseet/Gävleborg

Dans les années 1960, les anciennes bergères ont cherché à perpétuer cette tradition en enregistrant leurs voix car cette pratique disparaissait progressivement. Aujourd’hui ce chant est devenu à la fois une inspiration musicale pour des concerts folkloriques et des chansons, mais c’est aussi une forme de spiritualité que les femmes s’approprient. Une incantation avec la nature, une proximité avec les animaux, libérer un son presque inhumain qui envoûte, un peu comme “ l’appel des sirènes”. On oublie parfois que le yodel a d’abord eu cette vocation avant de devenir une part du folklore chanté de la Suisse.

UNE MANIÈRE D’HONORER LE TRAVAIL DES ÉLEVEUSES

Il y a différentes formes de réappropriation de ces mélodies. C’est une manière d’honorer le travail des bergères qui étaient confrontées à de nombreux dangers. Il faut veiller les bêtes vis à vis des dangers des autres animaux sauvages, effrayer les prédateurs et cela du matin au soir. De la traite des vaches ou des chèvres à la fabrication du fromage, en passant par toutes les tâches ménagères jusqu’à la confection des balais, elles tricotaient, s’occupaient du ménage et de l’entretien des fermes… Ce qui donnait souvent des journées de labeur de plus de 16 h.

UN MOYEN DE COMMUNICATION TRANSVERSAL

Chaque chant possède une certaine fonction et la mélodie est différente selon les bêtes à appeler : les vaches ne réagissent pas de la même manière que les chèvres. Même si la plupart de ces kulning servent à rassembler les troupeaux, les bergères ont su l’utiliser pour d’autres fonctions comme communiquer entre elles, comme un langage sifflé.

LE KULNING, MUSIQUE ET CINÉMA

Le compositeur norvégien Edvard Grieg a basé quelques-unes de ses compositions de musique classique pour piano et pour orchestre sur le kulokker qu’il avait entendu. Un ancien opéra norvégien comprenait un air de soprano qui était moitié air et moitié kulning. Quelques chants figurent aussi dans la musique de certains groupes folkloriques scandinaves. Mais c’est Jonna Jinton, photographe et artiste suédoise, qui tente de remettre au goût du jour cette technique vocale sur des canaux plus actuels comme YouTube et Facebook, dans l’espoir de faire perdurer la tradition et l’histoire de son pays.
Au cinéma, ce chant scandinave apparaît dans le film « Le Sacrifice » (aussi nommé « Offret ») sorti en 1986. Dans la série télévisée « Vikings », des kulnings agressifs rythment certaines scènes de bataille, ainsi que sur la bande « Brothers : A Tale of Two Sons ». Dans les films d’animation « La reine des neiges » de Wald Disney, les chanteuses Christine Hals et Aurora interprètent ces mélodies si caractéristiques.

La blogueuse et photographe suédoise Jonna Jinton s’est faite la porte-parole de ce savoir ancestral en se mettant en scène dans la nature pour exprimer ce chant à la fois mélancolique et tonique, fait de demi-tons et de quarts de tons, impliquant une voix haut-perchée, suraigüe et puissante.

Voir la vidéo de Jonna Jinton « L’appel du troupeau »
Voir la vidéo Jonna Jinton « Chant en Hiver »

Myrkur est un groupe de black metal et metal gothique américain, originaire de New York. Myrkur est le projet de la musicienne danoise Amalie Bruun qui aime commencer ses concerts par des chants ancestraux dont le kulning.

Voir la vidéo d’Amalie Bruun « L’appel en forêt »
Voir la vidéo d’Amalie Bruun « Sur le plateau du Aurland »

ET POUR LES TECHNOS

Cette technique vocale utilise un son aigu (et sans vibrato) en voix de tête permettant de communiquer sur de longues distances. Les cris aigus se trouvent généralement entre 780 et 1568 Hz et à titre de comparaison, la fréquence de la voix parlée d’une femme adulte moyenne se situe entre 165 et 255 Hz.
Le kulning a un timbre fascinant et envoûtant, véhiculant souvent un sentiment de tristesse, en grande partie car les lokks utilisent souvent des demis et des quarts de tons typiques (note bleue) caractéristiques de la musique de cette région.