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Les cairns, guides naturels et spirituels !

Ces petits tas de cailloux ou empilements de pierres que l’on trouvent souvent sur nos itinéraires en montagne et sur les sommets que l’on atteint avec fierté, ont toujours balisé notre parcours personnel et notre relation privilégiée avec la montagne et la nature. Ce Cairn est devenu ces derniers temps plus qu’un symbole spirituel ou superstitieux, parfois même une œuvre d’art. Construit avec amour et délicatesse, il est aussi sur la plupart des sommets norvégiens comme une tour de pierre indestructible, devant résister aux vents et conditions extrêmes. Et quand ce dernier cairn est à portée de vue, ultime récompense à nos efforts, il abrite souvent un livret de témoignages et même parfois un géocache.

© Photos : Vincent & Antoine Thiébaut – Kokei Mikuni

Un langage universel

Karn « d’où je viens » expression d’origine celte, puis écossaise sous le terme càrn, le toponymie du nom se retrouve aussi en bretagne sur des sites dolméniques comme les îles Carn, Carnac et Carnoët.
En langue germanique, les cairns sont appelés Steinmann qui signifient littéralement « homme de pierre » ; en piémontais, ils sont appelés omèt « petit homme ». Une forme d’inukshuk inuit évoque aussi une silhouette humaine, et est appelée un inunnguat. Il se retrouve sur le drapeau du territoire fédéral Nunavut du Canada. Concernant les religions de l’Antiquité grecque, ces pratiques seraient à l’origine du culte d’Hermès, divinité du voyage, du commerce, de l’échange, des bergers. L’habitude d’ériger des monticules de pierre à destination des voyageurs dans un objectif de repérage d’un itinéraire aurait amené à créer des cultes héroïques locaux pouvant être amenés à se diffuser. En grec, ces monceaux de pierre sont des Hermios.

Les cairns peuvent remplir de nombreuses fonctions comme baliser un sentier ou traversant un glacier ; compléter un balisage déjà existant mais très espacé et difficilement repérable, en particulier par temps de brouillard ; repérer un point particulier comme le sommet d’une montagne ou un col, la présence d’une grotte ou certains de ses accès ou passages intérieurs ; marquer un site funéraire ou célébrer les morts ; servir de support à des pratiques religieuses telles que des drapeaux de prières en Himalaya et au Tibet.

Ce cairn sur l'antécime de Storhaugen signale non pas le sommet mais l'endroit sécurisé de ce grandiose belvédère non loin de corniches et de falaises surplombantes.

Sur ce sommet secondaire de Litlegalten, dans Lyngen Nord, un modeste tas de cailloux

Uu cairn monumental au sommet du Asbjornnosi, gros repère sur ce plateau piègeux

Les nouveaux cairns, entre acte banal et œuvre d’art

Sur différents sites naturels au bord de la mer ou en montagne, la multiplication de petits cairns est une pratique ludique courante, sans arrière pensée ni pratique, ni spirituelle; juste une envie de participer à une “œuvre collective”, une façon de remonter en enfance et éviter que sa tour de pierres ne s’écroule en un rien de temps. Malheureusement cette pratique a ses limites.

Certains pays interdisent depuis quelques années l’ajout de pierres sur des cairns ou l’élévation de nouveaux cairns. L’Islande a créé une signalétique pour interdire les nouveaux cairns en zone touristique, car ils défigurent le paysage et sont différents des vrais cairns : «C’est comme la différence entre de mauvais graffitis et une belle peinture». Les autorités françaises chargées de la sauvegarde des côtes territoriales interdisent également ce genre de construction qui provoque l’érosion et la dégradation des sites classés.

A l’opposé, l’artiste japonais Kokei Mikuni a probablement gardé son âme d’enfant car l’empilage de pierres, il en a fait sa passion. Son but est simple : empiler des pierres de différentes formes et de différentes tailles tout en trouvant le point de gravité pour leur permettre de tenir debout comme de véritables petits monuments. « Rock balancing »; tel est le nom donné à ce nouveau concept, de vraies performances qu’il photographie, une fois celles-ci achevées. Il en a fait un art demandant beaucoup de patience mais surtout un sens de l’esthétisme pointu car le résultat est d’une grande beauté, et une photo témoigne de cette œuvre éphémère.

Rencontre avec leurs bâtisseurs

Caroline Christinaz dans son article pour letemps.ch a rencontré de fortes personnalités qui témoignent de leurs rapports avec les Cairns.

C’est un colosse de pierre. Fruit de passages multiples, il annonce la grandeur de la montagne dont il est le gardien. Impossible d’y être indifférent; en passant devant lui, chaque guide et alpiniste averti procède à ce rituel: choisir une pierre, s’en emparer et la déposer sur le tas de rocailles formé par les gestes analogues de ses congénères. Pourquoi cet acte? On ne sait pas. Mais c’est mieux de le faire. Au pied de l’arête nord-est du Cervin, un cairn rappelle les hommes aux traditions. «C’est presque une superstition. Un accord tacite entre nous et la montagne.» explique l’aspirant guide Simon Walbaum.

Alors que les restes menus de neige fondent en altitude, les cairns, ces amas de roches qui indiquent les passages en dehors des chemins balisés, se dévoilent. Simples tas de cailloux, ils portent malgré eux une part symbolique que personne ne semble ignorer. Le géographe Alexandre Gillet a voué sa thèse de doctorat à l’étude de ces formations. Au gré des sentes, des cols et des pentes escarpées, il les a pistées. «Pour moi, le cairn est vivant. D’ailleurs, dans certaines langues, le mot désignant le cairn veut littéralement dire «ce qui peut agir comme un être humain». A la fois naturels, forgés par l’homme et ersatz d’une présence humaine, les cairns se tiennent à la frontière entre matériel, fonctionnel et spirituel.

Yann Nussbaumer est guide de montagne. Les cairns font partie de son quotidien. Et lorsqu’il est en terrain inconnu, le soir, pendant que les clients se reposent, il en bâtit parfois, des petits, afin de se repérer le lendemain. «Pour les alpinistes, ils sont essentiels, mais il ne faut jamais oublier qu’ils sont à la frontière entre ton meilleur pote et ton pire ennemi. Quand tu en vois un, tu es d’abord soulagé – quelqu’un est déjà passé par ici – mais tu ne sais jamais si le cairn t’indiquera le bon chemin. Il m’est arrivé d’en casser. Car maintenant, à cause d’un effet de mode, ils jaillissent de n’importe où.» Pour l’alpiniste, empiler des pierres est une pratique instinctive et un langage universel.

Pour Elisa, évoquer un cairn prend une connotation tout autre. Elle pense à celui qu’elle a bâti dans le val Ferret, une région chère à son frère décédé lors d’un accident de ski en Norvège. «Je n’aime pas les cimetières. Trop rangés, trop clos. Je voulais un lieu qui lui plaise et où son âme allait pouvoir être en liberté.» Selon une tradition norvégienne, elle a planté des plumes parmi les roches entassées. Pour que l’âme s’envole mieux, dit-elle. Et puis, au fil des marches, elle en a construit d’autres: «Pour moi, ils sont tous reliés. Ils forment un chemin que j’ai tracé à travers les Alpes. Cette image m’est beaucoup plus forte qu’un rituel à l’église.» Mais ses constructions sont soumises à un climat rude. Sous la neige, parfois, les pierres se couchent. Alexandre Gillet: «La fragilité des cairns est en réalité une force, car elle suscite de l’empathie. Les cairns frêles ont tendance à être entretenus et la relation à leur égard est d’autant plus puissante.»

Isabelle Balleys, gardienne de la cabane de Valsorey, a élevé deux cairns massifs devant sa cabane pour former une entrée à son territoire. «C’est une façon de ranger un peu tout ça!» sourit-elle en balayant le paysage de la main. Plus loin, il y en a d’autres, plus petits, presque camouflés. «Ceux-ci, je les ai faits pour un ancien gardien et sa femme… Ils sont décédés à quelques mois d’intervalle. J’y ai mis leurs cendres et j’ai fait une petite cérémonie à ma façon en leur demandant de se tenir quand même peinards.»

Dans le val de Bagnes, auprès d’Yvan, jeune snowboardeur en quête de réponses, les cairns ne sont plus des tas de pierres. Ses roches s’élèvent en faisant fi de la gravité. Il les pose une à une et consacre à chaque pierre son lot de profondes respirations. Quand vient le bon moment, ses mains s’ouvrent. Le bloc tient, sur la pointe. Il aime ça, Yvan, le contact des pierres. «Quand elle tient en équilibre, c’est comme si le temps était suspendu. Le silence, le vide. C’est divin.»

Le paysagiste Loïs Robatel ne se verrait pas en construire en groupe. Pour lui, c’est un instant passé au contact des roches, une sorte d’acte méditatif. Et surtout éphémère: «Moi, je ne retourne jamais les voir, mais si je construis des cairns, c’est pour inviter les passants à s’asseoir et à apprécier les lieux.» Les sites se présentent à lui naturellement, comme les pierres d’ailleurs, car il part du principe que ce sont elles qui le choisissent. «Ce qui est étonnant, c’est que plus tu arrives au sommet du cairn, plus tu trouves les pierres adéquates.» Son truc à lui, c’est de renverser le destin de certaines roches, en choisissant les anguleuses pour former des contours arrondis, ou l’inverse. Le dernier cairn qu’il a construit est une sphère de pierres plates, en Afghanistan.

Rock Balancing,
un nouveau monde de méditation par l’équilibre des pierres

Cairn, l’art de l’équilibre
Livre relié paru le 17 juin 2020
Edition : Flammarion
Auteur : Travis Ruskus
Traduction : Christine Mignot

Cet ouvrage d’art méditatif très didactique, qui invite à engager tous nos sens, présente des techniques pour apprendre à respirer en pleine conscience ; se concentrer pour lâcher prise ; dépasser ses limites pour exprimer sa créativité ; se recentrer afin de se reconnecter à la nature; expérimenter l’impermanence en remettant les pierres à leur place. Cette pratique ancestrale consiste à empiler les pierres, de formes et de tailles différentes, sans artifice, pour créer des structures plus ou moins complexes semblant parfois défier la gravité !
Chacun évolue à son rythme, gardant à tout moment en ligne de mire les cairns, ces petits tas de pierres qui balisent les sentiers de randonnées sans altérer les paysages de façon outrancière.

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